Gazette - L'échiquier 5

Les paradis fiscaux

Auteure : Emeline STRENTZ ZAKHAROV, Juillet 2026

 


Lorsque les « paradis fiscaux » sont évoqués, la majorité pense à « évasion fiscale » ou « détournement d’argent » (sur le plan illégal) ou « optimisation fiscale » (pour la partie légale).

Étant donné la complexité de la thématique, car le sujet comprend énormément de subtilités, avec des accords en constante évolution, cet article sera simplifié pour une meilleure compréhension. Néanmoins, cela sera approfondi à travers d’autres analyses connexes.

Par ailleurs, pour une personne qui souhaite appréhender ce sujet en fonction des pays cibles, cela doit être traité au cas par cas avec l’expert en intelligence économique.

 

Concernant la définition même des paradis fiscaux, cela ferait débat car elle n’aurait aucune définition consensuelle au niveau mondial. Le Larousse définit comme étant un pays qui fait bénéficier d'avantages fiscaux les non-résidents qui y placent des capitaux. Le synonyme approprié est le refuge fiscal.

 

Ainsi, pour résumer, c’est un pays à fiscalité réduite ou nulle (taux d’imposition très bas) qui n’œuvre pas pour la transparence des échanges. Ces territoires sont utilisés pour échapper à l’impôt en optimisant sa fiscalité.


 


 

Caractéristiques d'un paradis fiscal

Il serait intéressant d’analyser les différents outils utilisés par chaque pays. En effet, la question qui peut être posée est : quel est l’organisme qui qualifie que tel pays est un paradis fiscal vis à vis du pays X ? Ou quels sont les critères (sont-ils les mêmes) pour qualifier que tel territoire est un refuge fiscal selon le pays X ?

 

Ce raisonnement est conforté notamment dans le propre questionnement qu’apporte Universalis sur « qu’est-ce qu’un paradis fiscal ». Effectivement, il est bien précisé que cette notion « recouvre des situations internationales, juridiques et financières d’une grande diversité ». De plus, il est ajouté que « chaque pays considérés comme des paradis fiscaux à un titre ou à un autre comporte ses particularités ».  

Cela est, par ailleurs, illustré par un cas concret datant de 2018. Une ONG (Tax Justice Network) a publié sa propre liste de pays considérés comme paradis fiscaux sur un critère principal : l’opacité financière. Si elle a repris des pays que les français considèrent eux-même comme des paradis fiscaux (Suisse, Monaco, Andorre), il s’avère que la France est également considérée,  par cette ONG américaine, comme étant un paradis fiscal…devant l’Irlande !

 

C’est pourquoi, indiquer que tel ou tel pays est un paradis fiscal reste en soi un jugement subjectif, en fonction de la nationalité et des critères considérés par l’auteur de la liste.

 

Mais, afin de rendre compréhensible le sujet, la source utilisée pour recenser les différentes caractéristiques est l’Organisation de Coopération et Développement Économique (l’OCDE). Cet organisme liste trois critères permettant de considérer si un territoire est un paradis fiscal ou non :

 

  • les taxes sur les revenus, les bénéfices ou les patrimoines sont faibles ou nulles, particulièrement pour les non-résidents :

    La fiscalité dans ces territoires est nulle ou très faibles sur les personnes physiques ou les entreprises. Ces pays favorisent le transfert de bénéfices (déplacer les actifs artificiellement dans des pays à fiscalité faible), afin d’échapper à l’impôt. 

    Ainsi, tout se joue grâce aux filiales, comme de nombreux exemples peuvent le démontrer, passant aux multinationales jusqu’au plus grandes banques européennes qui ne paient aucun impôt sur les bénéfices enregistrés dans les paradis fiscaux, comme le démontre le rapport « Banque en exil : comment les grandes banques européennes profitent des paradis fiscaux » d’OXFAM publié en 2017.
     

 

  • les conditions d’installation de sociétés et d’ouverture de comptes sont peu contraignantes :

    En lien avec le premier critère, le climat fiscal et réglementaire favorable et positif, permet de créer et de développer une entreprise facilement.

    Ces territoires proposent une faible retenue à la source, paiement de redevances et d’intérêts minimes, avec un régime préférentiel d’impositions des revenus. Des rescrits fiscaux (accords conclus au cas par cas) peuvent être également signés entre les entreprises et les gouvernements pour baisser les taux effectifs d’imposition bien en dessous du taux légal en vigueur.
    De même que l’exercice d’une activité économique dans le territoire n’est pas exigée.

    Ce marché, avec une législation minimale et favorable, est propice également au développement de sociétés écrans dont l’objectif est de masquer les propriétaires et l’origine des fonds.

 

  • la coopération judiciaire et fiscale (et bancaire) avec les autres États est faible ou inexistante

    Ces territoires se démarquent par leur secret bancaire strict, afin de protéger les informations financières des détenteurs. Dans certains pays, comme en Suisse, la coopération peut être faible. En effet, le nom des clients n’est divulgué qu’en cas d’activité criminelle.

    Pour plusieurs pays, comme les Bahamas, le Panam, les Seychelles, voire même certains pays de l’UE comme l’Autriche et la Croatie, l’échange automatique d’informations n’existe pas. Par exemple, l’Autriche et le Luxembourg ont obtenu le maintien du secret bancaire en échange d’une taxe qu’ils perçoivent. 

    Tandis que d’autres pays, ils sont encore plus fermés, comme le Costa Rica, Curaçao, puisqu’ils ne disposent d’aucune législation permettant d’initier un quelconque accord de coopération fiscale. 

    De manière générale, s’il existe des traités bilatéraux et des accords d’échanges de renseignements entre pays, cela reste du cas par cas puisqu’ils ne concernent que des demandes spécifiques. Ces traités et accords ne seront pas détaillés dans cette analyse étant donné qu’ils sont nombreux.
     

Quelques cas précis

Sans aller dans une liste exhaustive d’exemples, le cas le plus connu qui peut être repris est Google qui a transféré en 2019, 63 milliards d’euros aux Bermudes en s’appuyant sur un outil qu’est le mécanisme d’optimisation du « Double Irish arrangement » (détaillé ci-dessous).

Pourquoi Google a son siège social européen en Irlande ? 

Sur la partie fiscale, l’Irlande est un pays qui attire de nombreuses entreprises, outre les géants américains tels que Apple et Microsoft. D’où le nouveau surnom de la capitale, « Silicon Docks ». Le territoire propose effectivement un taux d’imposition sur les sociétés (IS) à 15% pour les grandes entreprises (12,5% avant 2021). Le taux à 12,5% reste d’actualité pour n’importe quelle entreprise qui réalise du « trading income », c’est-à-dire du revenu venant d’une activité commerciale active.
 

Ce taux standard à l’IS en Irlande peut être comparé à d’autres pays européens, tels que la France où le taux réduit est à 15% et le taux normal à 25%. Mais le taux le plus élevé serait à Malte (35%) contrairement à la Hongrie et à la Bulgarie qui sont les plus attractifs, avec un taux respectif de 9% et 10%.

 

D’autres programmes (en fonction des projets des entrepreneurs) irlandais sont proposés pour inciter les sociétés à accroître leur activité comme :

 

  • Le Knowledge Development Box (KDB)
    Cet outil est décrit par le gouvernement irlandais comme étant une aide fiscale pour encourager l’innovation (R&D). Introduit dans la loi de finances 2015, il propose un taux réduit sur l’impôt des sociétés (IS) à 6,25% au lieu de 12,5% ou 15%.
     
  • Le Special Assignee Relief Program (SARP)
    À destination exclusive des particuliers, c’est un programme qui permet de réduire l’impôt sur le revenu (IR) des expatriés (salariés étrangers devant travailler sur le territoire irlandais). Le site officiel irlandais (similaire au site « impôt.gouv.fr) indique que ce programme s’applique à l’heure actuelle pour les années d’imposition entre 2012 et 2030.
     
  • Double Irish arrangement
    Ou la doublette irlandaise, est une stratégie d’optimisation fiscale pour réduire l’impôt sur les sociétés. Google avait choisi de transférer vers un territoire qui a un taux encore plus faible qu’en Irlande. Ce mécanisme peut être appliqué étant donné que la loi irlandaise n’inclut pas les prix de transfert. Elle a une fiscalité exclusivement territoriale et ne peut donc pas percevoir d’impôts sur les filiales qui sont en dehors de l’état irlandais.

 

Les conditions d’ouverture d’une entité en Irlande sont peu contraignantes, outre le fait de savoir parler et lire l’anglais à minima. 

 

La procédure est très similaire en France. Il faut d’abord choisir la forme social de l’entreprise. En fonction de la forme choisie, il y aura ou non un capital social minimum à déposer. Ensuite, la résidence du directeur doit être dans l’espace européen pour faciliter la création. Concernant la domiciliation de l’entreprise, beaucoup d’entrepreneurs choisissent de l’héberger chez un expert comptable ou un prestataire de domiciliation. Les statuts doivent être rédigés, puis deux formulaires doivent être remplis pour ensuite être déposés en ligne. 

 

Ces formalités sont payantes et peuvent aller de 50 à 100 euros sans l’intervention d’un expert comptable. S’il y a accompagnement par un expert, cela varie entre 300 à 1 000 euros. Dès constitution, le gérant recevra le certificat numérique de constitution de l’entreprise.  
 

Par conséquent, le critère des conditions d’installation « peu contraignante » reste un terme assez subjectif selon le pays d’où l’on vient, puisque l’on constate que les conditions restent similaires au cas français. Un autre cas confirme que ce critère est aléatoire, comme la Russie, qui est tout de même considérée comme un paradis fiscal.

 

Sur le territoire russe, il y a beaucoup plus de contraintes pour un étranger, dont un européen qui a la volonté d’ouvrir une entreprise dans ce pays, afin d’accéder aux avantages fiscaux et bancaires.
 

Outre la barrière de la langue, sur le plan administratif, c’est beaucoup plus complexe à traiter. Dans un premier temps, il faut obtenir un visa et déjà l’obtention de ce document répond à des critères spécifiques, comme l’invitation formelle d’une personne résidant en Russie. Ensuite, il faut comprendre la culture, notamment économique et ses acteurs, pour se tourner vers les bons interlocuteurs sur place, afin d’avoir les bons documents administratifs traduits et tamponnés pour ouvrir un compte bancaire ainsi qu’une entreprise. 

 

De ce fait, pour un étranger qui n’a pas une bonne connaissance du territoire où il souhaite s’implanter, ces étapes seront dans tous les cas considérés comme beaucoup plus contraignantes que s’il avait décidé de créer une entreprise dans son pays d’origine.


 

En somme

En soi, chaque pays peut être considéré comme un paradis fiscal, selon différents critères qui correspondent aux mieux aux projets de développement. Chacun a ses avantages, ses inconvénients et ses risques. C’est pourquoi, le porteur de projet doit s’appuyer sur un expert spécialisé sur un pays ou une zone géographique bien précise, afin d’avoir cette grille de lecture spécifique. 

Ces trois caractéristiques de paradis fiscaux attirent celles et ceux qui souhaitent optimiser leur fiscalité, étant donné que ces territoires créent volontairement un climat favorable pour augmenter les Investissements direct étrangers (IDE). Effectivement leur principal objectif reste la séduction envers les personnes qui ont les capitaux et/ou la volonté de créer de le richesse. C’est pourquoi, le terme « paradis fiscal » ne doit pas être vu de manière péjorative. 
 

À contrario, ce climat favorisent également de manière plus négative l’évasion fiscale (ou fraude fiscale), puisque ces territoires garantissent une discrétion totale sur les avoirs empêcher les autorités fiscales étrangères d’accéder aux informations bancaires.

 

La suite de cette analyse se focalisera ainsi sur les risques à prendre en compte dans sa grille de lecture si l’on souhaite s’implanter dans un paradis fiscal.
 


 

Pour aller plus loin

« Comment définir les paradis fiscaux ? » https://univ-grenoble-alpes.hal.science/hal-02415011/document 

 

« Liste de l'UE des pays et territoires non coopératifs à des fins fiscales »  https://www.consilium.europa.eu/fr/policies/eu-list-of-non-cooperative-jurisdictions/

 

 

« Liste noire du BOFIP » https://bofip.impots.gouv.fr/bofip/12327-PGP.html/identifiant=BOI-CF-CPF-30-40-30-20-20230913#a_marqueur_c1_2149

 

« Liste GAFI » https://www.fatf-gafi.org/en/publications/High-risk-and-other-monitored-jurisdictions/increased-monitoring-june-2026.html 

 

 

« OCDE » https://www.oecd.org/fr/themes/erosion-de-la-base-d-imposition-et-transfert-de-benefices-beps.html

 

« Le projet de l’OCDE - BEPS » https://droit.cairn.info/revue-revue-francaise-de-finances-publiques-2015-4-page-233?lang=fr

 

« Rapport sur l’évasion fiscale mondiale » https://www.lemondedudroit.fr/fiscal/277-fiscalite-des-personnes/89606-observatoire-europeen-de-la-fiscalite-rapport-sur-l-evasion-fiscale-mondiale.html 

 

« Paradis fiscaux : enjeux géopolitiques » de Vincent PIOLET, éditions Technip, 2019.

 

« Paradis fiscal : combien de définitions ? » https://www.persee.fr/doc/rint_0294-3069_2014_num_99_1_1385

 

https://enseignants.lumni.fr/fiche-media/00000001337/un-paradis-fiscal-au-coeur-de-l-europe-l-ile-de-jersey.html 

 

"Les banques et les paradis fiscaux » https://www.aefr.eu/fr/article/3614-les-banques-et-les-paradis-fiscaux 

 

https://www.vie-publique.fr/eclairage/271437-la-lutte-contre-levasion-fiscale-internationale

 

"The End of the Double Irish: Implications for US Multinationals and Global Tax Competition" : https://budgetmodel.wharton.upenn.edu/p/2024-10-14-the-end-of-the-double-irish/


 

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